Vaste sujet
D’une certaine façon réfléchir sur l’Amour, c’est se
placer en dehors de lui, c’est parler de ce qui nous manque. Ceux qui aiment,
ni le temps, ni l’espace ne leur sont donnés pour ce recul... L’Amour les
centre et c’est le silence houleux de la mer.
Jean-Yves Leloup
Se sortir de la souffrance par la conscience
Ne créez plus de Souffrance dans le Présent

Personne n'est tout à fait libéré de la souffrance et du
chagrin. Ne s'agit-il pas de vivre avec cela plutôt que d'essayer de l'éviter
?
La plus grande partie de la souffrance humaine est inutile. On se l'inflige à
soi-même aussi longtemps que, à son insu, on laisse le mental prendre le
contrôle de sa vie.
La souffrance que vous créez dans le présent est toujours une forme de
non-acceptation, de résistance inconsciente à ce qui est. Sur le plan de la
pensée, la résistance est une forme de jugement. Sur le plan émotionnel, c'est
une forme de négativité. L'intensité de la souffrance dépend du degré de
résistance au moment présent, et celle-ci, en retour, dépend du degré
d'identification au mental. Le mental cherche toujours à nier le moment présent
et à s'en échapper. Autrement dit, plus on est identifié à son mental, plus on
souffre. On peut également l'énoncer ainsi: plus on est à même de respecter et
d'accepter le moment présent, plus on est libéré de la douleur, de la
souffrance et du mental.
Pourquoi le mental a-t-il tendance à nier l'instant présent ou à y résister?
Parce qu'il ne peut fonctionner et garder le contrôle sans le temps,
c'est-à-dire sans le passé et le futur. Il perçoit donc l'intemporel instant
présent comme une menace. En fait, le temps et le mental sont
indissociables.
Imaginez la Terre dépourvue de toute vie humaine et n'abritant que plantes et
animaux. Y aurait-il encore un passé et un futur? Parler du temps aurait-il
encore un sens? La question "Quelle heure est-il?" ou "Quelle
date sommes-nous?" - s'il y avait quelqu'un pour la poser - serait
vraiment insignifiante. Le chêne ou l'aigle resteraient perplexes devant une
telle question. "Quelle heure?" demanderaient-ils. "Euh, bien
entendu, il est...maintenant. Nous sommes maintenant. Existe-t-il autre chose
?"
Bien sûr, pour fonctionner en ce monde, nous avons besoin du mental ainsi que
du temps. Mais vient un moment où ils prennent le contrôle de notre vie, et
c'est alors que s'installent le dysfonctionnement, la souffrance et le
chagrin.
Pour assurer sa position dominante, le mental cherche continuellement à dissimuler
l'instant présent derrière le passé et le futur. Par conséquent, lorsque la
vitalité et le potentiel créatif infini de l'Être, indissociable du moment
présent, sont jugulés par le temps, votre nature véritable est éclipsée par le
mental. Une charge de temps de plus en plus lourde s'accumule sans cesse dans
l'esprit humain. Tous les individus pâtissent sous ce fardeau, mais ils
continuent aussi de l'étoffer chaque fois qu'ils ignorent ou nient ce précieux
instant, ou le réduisent à un moyen d'arriver à quelque instant futur qui
n'existe que dans le mental, jamais dans la réalité. L'accumulation de temps
dans le mental humain, collectif et individuel comporte également, en quantité
immense, des résidus de souffrance passée.
Si vous ne voulez plus créer de souffrance pour vous-même et pour d'autres, si
vous ne voulez plus rien ajouter aux résidus de cette souffrance passée qui vit
encore en vous, ne créez plus de temps, ou du moins, n'en créez pas plus qu'il
ne vous en faut pour faire face à la vie de tous les jours. Comment cesser de
créer du temps? Prenez profondément conscience que le moment présent est
toujours uniquement ce que vous avez. Faites de l'instant présent le point de
mire principal de votre vie. Tandis qu'auparavant vous habitiez le temps et
accordiez de petites visites à l'instant présent, faites du
"maintenant" votre lieu de résidence principal et accordez de brèves
visites au passé et au futur lorsque vous devez affronter les aspects pratiques
de votre vie. Dites toujours "oui" au moment présent. Qu'y aurait-il
de plus futile, de plus insensé, que de résister intérieurement à ce qui est
déjà? Qu'y a-t-il de plus fou que de s'opposer à la vie même, qui est
maintenant, toujours maintenant? Abandonnez-vous à ce qui est. Dites "oui"
à la vie et vous la verrez soudainement se mettre à fonctionner pour vous
plutôt que contre vous.
L'Instant Présent est parfois inacceptable, désagréable
ou affreux...
Il est comme il est. Observez de quelle façon le mental
l'étiquette et à quel point ce processus d'étiquetage, cette continuelle
attitude de jugement, crée chagrin et tourment. En regardant attentivement les
rouages du mental, vous sortez de ces schèmes de résistance et pouvez ensuite
laisser le moment présent être. Cela vous fera goûter l'état de liberté
intérieure face aux conditions extérieures, l'état de véritable paix
intérieure. Puis, voyez ce qui arrive et passez à l'action si c'est nécessaire
ou possible. Acceptez, puis agissez. Quoi que vous réserve le présent,
acceptez-le comme si vous l'aviez choisi. Allez toujours dans le même sens que
lui, et non à contresens. Faites-vous en un ami et un allié, et non un ennemi.
Cela transformera miraculeusement toute votre vie.
La Douleur du Passé : comment dissiper le Corps de
Souffrance...
Tant que vous êtes incapable d'accéder au pouvoir de
l'instant présent, chaque souffrance émotionnelle que vous éprouvez laisse
derrière elle un résidu. Celui-ci fusionne avec la douleur du passé, qui était
déjà là, et se loge dans votre mental et votre corps. Bien sûr, cette
souffrance comprend celle que vous avez éprouvée enfant, causée par
l'inconscience du monde dans lequel vous êtes né.
Cette souffrance accumulée est un champ d'énergie négative qui habite votre
corps et votre mental. Si vous la considérez comme une entité invisible à part
entière, vous n'êtes pas loin de la vérité. Il s'agit du corps de souffrance
émotionnel. Il a deux modes d'être: latent et actif. Un corps de souffrance
peut être latent quatre-vingt-dix pour cent du temps. Chez une personne profondément
malheureuse, cependant, il peut être actif tout le temps. Certaines personnes
vivent presque entièrement dans leur corps de souffrance, tandis que d'autres
ne le ressentent que dans certaines situations, par exemple dans les relations
intimes ou les situations rappelant une perte ou un abandon survenus dans leur
passé, au moment d'une blessure physique ou émotionnelle. N'importe quoi peut
servir de déclencheur, surtout ce qui fait écho à un scénario douloureux de
votre passé. Lorsque le corps de souffrance est prêt à sortir de son état
latent, une simple pensée ou une remarque innocente d'un proche peuvent
l'activer.
Plusieurs corps de souffrance sont exécrables mais relativement inoffensifs,
comme c'est le cas chez un enfant qui ne cesse de se plaindre. D'autres sont
des monstres vicieux et destructeurs, de véritables démons. Certains sont
physiquement violents, alors que beaucoup d'autres le sont sur le plan
émotionnel. Ils peuvent attaquer les membres de leur entourage ou leurs
proches, tandis que d'autres préfèrent assaillir leur hôte, c'est-à-dire
vous-même. Les pensées et les sentiments que vous entretenez à l'égard de votre
vie deviennent alors profondément négatifs et autodestructeurs. C'est ainsi que
les maladies et les accidents sont souvent générés. Certains corps de
souffrance mènent leur hôte au suicide.
Si vous pensiez connaître une personne, ce sera tout un choc pour vous que
d'être soudainement confronté pour la première fois à cette créature étrangère
et méchante. Il est cependant plus important de surveiller le corps de
souffrance chez vous que chez quelqu'un d'autre. Remarquez donc tout signe de
morosité, peu importe la forme qu'elle peut prendre. Ceci peut annoncer le
réveil du corps de souffrance, celui-ci pouvant se manifester sous forme
d'irritation, d'impatience, d'humeur sombre, d'un désir de blesser, de colère,
de fureur, de dépression, d'un besoin de mélodrame dans vos relations, et ainsi
de suite. Saisissez-le au vol dès qu'il sort de son état latent. Le corps de
souffrance veut survivre, tout comme n'importe quelle autre entité qui existe,
et ne peut y arriver que s'il vous amène à vous identifier inconsciemment à
lui. Il peut alors s'imposer, s'emparer de vous, "devenir vous" et
vivre par vous. Il a besoin de vous pour se "nourrir". En fait, il
puisera à même toute expérience entrant en résonance avec sa propre énergie,
dans tout ce qui crée davantage de douleur sous quelque forme que ce soit: la
colère, un penchant destructeur, la haine, la peine, un climat de crise émotionnelle,
la violence et même la maladie. Ainsi, lorsqu'il vous aura envahi, le corps de
souffrance créera dans votre vie une situation qui reflétera sa propre
fréquence énergétique, afin de s'en abreuver. La souffrance ne peut soutenir
qu'elle-même. Elle ne peut se nourrir de la joie, qu'elle trouve vraiment
indigeste.
Lorsque le corps de souffrance s'empare de vous, vous en redemandez. Soit vous
êtes la victime, soit le bourreau. Vous voulez infliger de la souffrance ou
vous voulez en subir, ou bien les deux. Il n'y a pas grande différence. Vous
n'en êtes pas conscient, bien entendu, et vous soutenez avec véhémence que vous
ne voulez pas de cette souffrance. Mais si vous regardez attentivement, vous
découvrez que votre façon de penser et votre comportement font en sorte
d'entretenir la souffrance, la vôtre et celle des autres. Si vous en étiez
vraiment conscient, le scénario disparaîtrait de lui-même, car c'est folie pure
que de vouloir souffrir davantage et personne ne peut être conscient et fou en même
temps.
En fait, le corps de souffrance, qui est l'ombre de l'ego, craint la lumière de
votre conscience. Il a peur d'être dévoilé. Sa survie dépend de votre
identification inconsciente à celui-ci et de votre peur inconsciente
d'affronter la douleur qui vit en vous. Mais si vous ne vous mesurez pas à
elle, si vous ne lui accordez pas la lumière de votre conscience, vous serez
obligé de la revivre sans arrêt. Le corps de souffrance peut vous sembler un
dangereux monstre que vous ne pouvez supporter de regarder, mais je vous assure
que c'est un fantôme minable qui ne fait pas le poids face au pouvoir de votre
présence.
D'après certains enseignements spirituels, toute souffrance est en définitive
une illusion, et c'est juste. Mais est-ce vrai pour vous? Le simple fait d'y
croire n'en fait pas une vérité. Voulez-vous éprouver de la souffrance pour le
reste de votre vie en continuant de prétendre qu'elle est illusoire? Cela vous
libère-t-il de la souffrance? Ce qui nous préoccupe ici, c'est comment actualiser
cette vérité, c'est-à-dire comment en faire une réalité dans sa vie.
En somme, le corps de souffrance ne désire pas que vous l'observiez directement
parce qu'ainsi vous le voyez tel qu'il est. En fait, dès que vous ressentez son
champ énergétique et que vous lui accordez votre attention, l'identification
est rompue. Et une dimension supérieure de la conscience entre en jeu. Je
l'appelle la présence. Vous êtes dorénavant le témoin du corps de souffrance.
Cela signifie qu'il ne peut plus vous utiliser en se faisant passer pour vous
et qu'il ne peut plus se régénérer à travers vous. Vous avez découvert votre
propre force intérieure. Vous avez accédé au pouvoir de l'instant
présent.
Qu'advient-il du corps de souffrance lorsque nous devenons suffisamment conscient
pour rompre notre identification à celui-ci ?
L'inconscience le crée, la conscience le métamorphose. Saint Paul a exprimé ce
principe universel de façon magnifique: "On peut tout dévoiler en
l'exposant à la lumière, et tout ce qui est ainsi exposé devient lui-même
lumière." Tout comme vous ne pouvez vous battre contre l'obscurité, vous
ne pouvez pas non plus vous battre contre le corps de souffrance. Essayer de le
faire créerait un conflit intérieur et, par conséquent, davantage de souffrance.
Il suffit de l'observer et cela suppose l'accepter comme une partie de ce qui
est en ce moment.
Le corps de souffrance est composé d'énergie vitale prise au piège qui s'est
séparée de votre champ énergétique global et qui est temporairement devenue
autonome par le processus artificiel de l'identification au mental. Elle s'est
retournée contre elle-même pour s'opposer à la vie, comme un animal qui essaie
de dévorer sa propre queue. Pourquoi, selon vous, notre civilisation est-elle
devenue si destructrice envers la vie? Malgré tout, les forces destructrices
restent de l'énergie vitale.
Lorsque vous commencerez à vous désidentifier et à devenir l'observateur, le
corps de souffrance continuera de fonctionner un certain temps et tentera de
vous amener, par la ruse, à vous identifier de nouveau à lui. Même si la
non-identification ne l'énergise plus, il gardera un certain élan, comme la
roue de la bicyclette continue de tourner même si vous ne pédalez plus. A ce
stade, il peut également créer des maux et des douleurs physiques dans diverses
parties du corps, mais ceux-ci ne dureront pas. Restez présent, restez
conscient. Soyez en permanence le vigilant gardien de votre espace intérieur.
Il vous faut être suffisamment présent pour pouvoir observer directement le corps
de souffrance et sentir son énergie. Ainsi, il ne peut plus contrôler votre
pensée. Dès que votre pensée se met au diapason du champ énergétique de votre
corps de souffrance, vous y êtes identifié et vous le nourrissez à nouveau de
vos pensées.
Par exemple, si la colère en est la vibration énergétique prédominante et que
vous avez des pensées de colère, que vous ruminez ce que quelqu'un vous a fait
ou ce que vous allez lui faire, vous voilà devenu inconscient et le corps de
souffrance est dorénavant "vous-même". La colère cache toujours de la
souffrance. Lorsqu'une humeur sombre vous vient et que vous amorcez un scénario
mental négatif en vous disant combien votre vie est affreuse, votre pensée
s'est mise au diapason de ce corps et vous êtes alors inconscient et ouvert à
ses attaques. Le mot "inconscient", tel que je l'entends ici, veut
dire être identifié à un scénario mental ou émotionnel. Il implique une absence
complète de l'observateur.
L'attention consciente soutenue rompt le lien entre le corps de souffrance et
les processus de la pensée. C'est ce qui amène la métamorphose. Comme si la
souffrance alimentait la flamme de votre conscience qui, ensuite, brille par
conséquent d'une lueur plus vive. Voilà la signification ésotérique de l'art
ancien de l'alchimie: la transmutation du vil métal en or, de la souffrance en
conscience. La division intérieure est résorbée et vous redevenez entier. Il
vous incombe alors de ne plus créer de souffrance.
Permettez-moi de résumer le processus. Concentrez votre attention sur le
sentiment qui vous habite. Sachez qu'il s'agit du corps de souffrance. Acceptez
le fait qu'il soit là. N'y pensez pas. Ne transformez pas le sentiment en
pensée. Ne le jugez pas. Ne l'analysez pas. Ne vous identifiez pas à lui.
Restez présent et continuez d'être le témoin de ce qui se passe en vous.
Devenez conscient non seulement de la souffrance émotionnelle, mais aussi de
"celui qui observe", de l'observateur silencieux. Voici ce qu'est le
pouvoir de l'instant présent, le pouvoir de votre propre présence consciente.
Ensuite, voyez ce qui se passe.
Chez de nombreuses femmes, le corps de souffrance se réveille particulièrement
au moment qui précède le cycle menstruel. Je reviendrai de façon plus détaillée
sur ce phénomène et sur sa raison d'être. A présent, permettez-moi seulement de
dire ceci: si vous êtes capable de rester vigilant et présent dans l'instant et
d'observer tout ce que vous ressentez, plutôt que d'être envahi par la chose,
cet instant vous donnera alors l'occasion de faire l'expérience de la pratique
spirituelle la plus puissante. Et toute la souffrance passée pourra se
transmuter rapidement.
Identification de l'ego au Corps de Souffrance...
Le processus que je viens de décrire est profondément
puissant mais simple. On pourrait l'enseigner à un enfant, et espérons qu'un
jour ce sera l'une des premières choses que les enfants apprendront à l'école.
Lorsque vous aurez compris le principe fondamental de la présence, en tant
qu'observateur, de ce qui se passe en vous - et que vous le
"comprendrez" par l'expérience -, vous aurez à votre disposition le
plus puissant des outils de transformation.
Ne nions pas le fait que vous rencontrerez peut-être une très grande résistance
intérieure intense à vous désidentifier de votre souffrance. Ce sera
particulièrement le cas si vous avez vécu étroitement identifié à votre corps
de souffrance la plus grande partie de votre vie et que le sens de votre
identité personnelle y est totalement ou partiellement investi. Cela signifie
que vous avez fait de votre corps de souffrance un moi malheureux et que vous
croyez être cette fiction créée par votre mental. Dans ce cas, la peur
inconsciente de perdre votre identité entraînera une forte résistance à toute
désidentification. Autrement dit, vous préféreriez souffrir, c'est-à-dire être
dans le corps de souffrance, plutôt que de faire un saut dans l'inconnu et de
risquer de perdre ce moi malheureux mais familier.
Si tel est votre cas, examinez cette résistance. Regardez de près l'attachement
à votre souffrance. Soyez très vigilant. Observez le plaisir curieux que vous
tirez de votre tourment, la compulsion que vous avez d'en parler ou d'y penser.
La résistance cessera si vous la rendez consciente. Vous pourrez alors accorder
votre attention au corps de souffrance, rester présent en tant que témoin et
ainsi amorcer la transmutation.
Vous seul pouvez le faire. Personne ne peut y arriver à votre place. Mais si
vous avez la chance de trouver quelqu'un d'intensément conscient, si vous
pouvez vous joindre à cette personne dans l'état de présence, cela pourra
accélérer les choses. Ainsi, votre propre lumière s'intensifiera rapidement.
Lorsqu'une bûche qui commence à peine à brûler est placée juste à côté d'une
autre qui flambe ardemment et qu'au bout d'un certain temps elles sont
séparées, la première chauffera avec beaucoup plus d'ardeur qu'au début. Après
tout, il s'agit du même feu. Jouer le rôle du feu, c'est l'une des fonctions
d'un maître spirituel. Certains thérapeutes peuvent également remplir cette fonction,
pourvu qu'ils aient dépassé le plan mental et qu'ils soient à même de créer et
de soutenir un état intense de présence pendant qu'ils s'occupent de vous.
Origine de la Peur...
Vous avez dit que la peur faisait partie de notre
souffrance émotionnelle sous-jacente fondamentale. Comment survient-elle et
pourquoi y en a-t-il tant dans la vie des gens? Est-ce qu'un certain degré de
peur n'est pas une forme de saine autoprotection? Si je ne craignais pas le
feu, peut-être que j'y mettrais la main et que je m'y brûlerais.
La raison pour laquelle vous ne mettez pas la main sur le feu, c'est que vous
savez que vous vous brûleriez et non pas que vous en avez peur. Vous n'avez pas
besoin de la peur pour éviter le danger inutile; seul un minimum d'intelligence
et de bon sens est nécessaire. Pour ce genre de questions pratiques, il est
utile d'appliquer les leçons apprises dans le passé. Par contre, si quelqu'un
vous menaçait de vous brûler ou d'être violent à votre égard, vous pourriez
éprouver quelque chose ressemblant à de la peur. Il s'agit en fait d'un recul
instinctif devant le danger et non pas de l'état psychologique de peur dont
nous parlons ici. La peur psychologique n'a rien à voir avez la peur ressentie
face à un danger concret, réel et immédiat. La peur psychologique se présente
sous une multitude de formes: un malaise, une inquiétude, de l'anxiété, de la
nervosité, une tension, de l'appréhension, une phobie, etc. Ce type de peur
concerne toujours quelque chose qui pourrait survenir et non pas ce qui est en
train d'arriver.
Vous êtes dans l'ici-maintenant, tandis que votre mental est dans le futur.
Cela crée un hiatus chargé d'anxiété. Et si vous êtes identifié à votre mental
et que vous avez perdu contact avec la puissance et la simplicité de l'instant
présent, ce hiatus sera votre fidèle compagnon. Vous pouvez toujours composer
avec l'instant présent, mais vous ne pouvez pas le faire avec ce qui n'est
qu'une projection du mental. Bref, vous ne pouvez pas composer avec le
futur.
En outre, comme je l'ai déjà souligné, tant que vous êtes identifié à votre
mental, l'ego mène votre vie. À cause de sa nature fantomatique et en dépit de
mécanismes de défense élaborés, l'ego est très vulnérable et inquiet. Il se
sent constamment menacé. Ce qui est d'ailleurs le cas, même si, vu de
l'extérieur, il donne l'impression d'être sûr de lui.
Alors, rappelez-vous qu'une émotion est une réaction du corps à votre mental.
Quel message le corps reçoit-il continuellement de l'ego, ce moi faux et
artificiel? Danger, je suis menacé. Et quelle est l'émotion générée par ce
message continuel? La peur, bien entendu.
La peur semble avoir bien des causes: une perte, un échec, une blessure, etc.
Mais en définitive, toute peur revient à la peur qu'a l'ego de la mort, de
l'anéantissement. Pour l'ego, la mort est toujours au détour du chemin. Dans
cet état d'identification au mental, la peur de la mort se répercute sur chaque
aspect de votre vie. Par exemple, même une chose apparemment aussi
insignifiante et "normale" que le besoin compulsif d'avoir raison et
de vouloir donner tort à l'autre - en défendant la position mentale à laquelle
vous vous êtes identifié - est due à la peur de la mort. Si vous vous
identifiez à cette position mentale et que vous ayez tort, le sens de votre moi,
qui est fondé sur le mental, est sérieusement menacé d'anéantissement. En tant
qu'ego, vous ne pouvez alors vous permettre d'avoir tort, puisque cela signifie
mourir. Cet enjeu a engendré des guerres et d'innombrables ruptures.
Lorsque vous vous serez désidentifié de votre mental, avoir tort ou raison
n'aura aucun impact sur le sens que vous avez de votre identité. Et le besoin
si fortement compulsif et si profondément inconscient d'avoir raison, qui est
une forme de violence, ne sera plus là. Vous pourrez énoncer clairement et
fermement la façon dont vous vous sentez ou ce que vous pensez, mais sans
agressivité ni en étant sur la défensive. Le sens de votre identité proviendra
alors d'un espace intérieur plus profond et plus vrai que le mental. Prenez garde
à toute manifestation de défensive chez vous. Que défendez-vous alors? Une
identité illusoire, une représentation mentale, une entité fictive? En
conscientisant ce scénario, en en étant le témoin, vous vous désidentifierez de
lui. À la lumière de votre conscience, le scénario inconscient disparaîtra
alors rapidement. Ce sera la fin des querelles et des jeux de pouvoir, si
corrosifs pour les relations. Le pouvoir sur les autres, c'est de la faiblesse
déguisée en force. Le véritable pouvoir est à l'intérieur et il est déjà
vôtre.
Ainsi, quiconque est identifié à son mental et, par conséquent, coupé de son
pouvoir véritable, de son moi profond enraciné dans l'Être, sera affligé d'une
peur constante. Comme le nombre de gens ayant dépassé le mental est encore
extrêmement restreint, on peut tenir pour acquis que presque tous ceux que l'on
rencontre ou que l'on connaît vivent dans la peur. Seule l'intensité varie.
Elle fluctue entre l'anxiété et la terreur à un bout de l'échelle, et entre un
vague malaise et un lointain sentiment de menace à l'autre bout. La plupart des
gens n'en prennent conscience que lorsqu'elle prend l'une de ses formes les
plus aiguës.
La Recherche d'Intégralité de l'ego...
Un autre aspect de la douleur émotionnelle inhérent au
mental et à l'ego, c'est le sentiment profondément ancré d'être incomplet, de
ne pas être entier. Chez certaines personnes il est conscient, chez d'autres
pas. S'il est conscient, il se manifeste sous la forme du sentiment dérangeant
et permanent d'être insignifiant ou pas assez bien. S'il est inconscient, il ne
sera ressenti qu'indirectement comme une soif, un désir et un besoin intenses.
Dans un cas comme dans l'autre, les gens entament souvent une démarche
boulimique de gratification de l'ego et aspirent à acquérir des choses
auxquelles s'identifier pour pouvoir combler ce trou qu'ils sentent en eux.
Alors ils courent après les biens, l'argent, le succès, le pouvoir, la
reconnaissance ou une relation spéciale pour mieux se sentir, pour être plus
complets. Mais même lorsqu'ils ont obtenu tout cela, ils découvrent sans tarder
que le trou est encore là, qu'il est sans fond. Alors, ils sont vraiment en
difficulté, car ils ne peuvent plus s'illusionner. En fait, ils le peuvent et
le font, mais cela devient plus difficile.
Aussi longtemps que le mental, ou l'ego, mènera votre vie, vous ne pourrez vous
sentir vraiment à l'aise, être en paix ou comblé, sauf pendant de brefs
intervalles, quand vous aurez obtenu ce que vous vouliez ou qu'un besoin
maladif aura été satisfait. Puisque l'ego est en soi une identité secondaire,
il cherche à s'identifier à des objets extérieurs. Il a un constant besoin
d'être défendu et nourri. Les choses auxquelles il s'identifie le plus
communément sont les biens matériels, le statut social, la reconnaissance
sociale, les connaissances et l'éducation, l'apparence physique, les aptitudes
particulières, les relations, l'histoire personnelle et familiale, les systèmes
de croyances et souvent, aussi, les formes d'identification collective, qu'elles
soient d'ordre politique, nationaliste, racial, religieux ou autre. Vous n'êtes
rien de cela. Cela vous effraie-t-il? Ou vous sentez-vous soulagé de l'entendre
?
Tout cela, vous devrez y renoncer tôt ou tard. Il vous sera peut-être difficile
de le croire et je ne vous demande certainement pas de penser que vous ne
pourrez trouver votre identité dans l'une ou l'autre de ces choses. Vous
connaîtrez vous-même la vérité par l'expérience. Au plus tard, vous la
connaîtrez lorsque vous sentirez la mort approcher. La mort vous dépouille de
tout ce qui n'est pas vous. Le secret de la vie, c'est de "mourir avant de
mourir" et de découvrir que la mort n'existe pas.