jeudi 30 novembre 2017

Comme quoi on ne nous dit pas tout

Russie-Chine : un tandem qui change le monde
Ces dix dernières années la diabolisation persistante de la Russie par l’Occident a conduit à une alliance de fait entre Moscou et Pékin, changeant par là le paysage géopolitique d’une manière que les commentateurs américains ne reconnaissent toujours pas.
Une bonne partie des affirmations des experts occidentaux sur la Russie – en particulier sa fragilité supposée sur le plan économique et politique et son partenariat avec la Chine soi-disant non viable – est faux et n’ai pas seulement le résultat d’une connaissance limitée de la situation réelle sur le terrain mais aussi d’un état d’esprit chargé de préjugés qui refuse de s’intéresser aux faits, mais se berce d’illusions.
La Russie ne connaît peut-être pas de croissance économique, mais ces deux dernière années, elle a survécu à une crise conjoncturelle due à la chute des cours du pétrole et à une guerre économique menée par l’occident, laquelle aurait mis à genoux des gouvernements gérés avec moins de compétence et disposant d’une popularité moins forte que celle de la Russie de Vladimir Poutine. De plus, aussi stagnant qu’ait pu être le PIB russe, les chiffres du pays sont sur un pied d’égalité avec ceux d’une croissance ralentie en Europe de l’ouest.
Pendant ce temps, l’agriculture russe est en plein essor, affichant en 2017 la meilleure récolte de grains depuis un siècle malgré des conditions climatiques difficiles au début du printemps. Parallèlement, la production russe de machines agricoles n’a cessé de se renforcer. D’autres secteurs industriels d’importance, comme l’aviation civile, ont repris leur souffle grâce au lancement de nouveaux modèles crédibles à destination du marché intérieur et pour l’exportation.
Les grands projets d’infrastructure représentant des prouesses techniques phénoménales, comme le pont sur le détroit de Kertch qui relie la Russie à la Crimée, se poursuivent dans les délais prévus et se terminent avec succès sous les feux de la rampe. Alors, où est donc cette Russie décrépie que nous décrivent quotidiennement nos commentateurs occidentaux ?
La raison principale de ces nombreuses observations malavisées n’est pas difficile à trouver. Le conformisme rampant de la pensée occidentale et américaine concernant la Russie a pris le contrôle des journalistes et des commentateurs, mais aussi des universitaires, qui servent aux étudiants et au grand public ce qu’on attend et exige d’eux, à savoir, donner la preuve du caractère perfide du « régime de Poutine » et faire les louanges de ces âmes courageuses en Russie, qui s’élèvent contre ce régime, comme le blogueur devenu politicien, Alexander Navalny, ou la « Paris Hilton » russe, célébrité devenue activiste politique, Ksenia Sobchak.
Les grandes quantités d’informations disponibles et libres d’accès sur la Russie, la presse russe, les publicités ainsi que la télévision d’État, sont en grande partie délaissées. En revanche on passe le micro aux personnalités pleines d’amertume de l’opposition russe, installées aux États-Unis, qui se plaignent longuement de leur ancienne patrie. Pendant ce temps, quiconque prend soin de bien lire, d’écouter et d’analyser les mots de Vladimir Poutine, fini par être traité de larbin de service, dans ces cercles. Tout ceci limite grandement l’exactitude et l’intérêt de ce qui passe pour une bonne connaissance de la Russie.
Bref, le domaine des études russes souffre, comme c’était le cas à l’apogée de la guerre froide, d’une perspective idéologique étroite et de l’incapacité d’ancrer les informations sur la Russie dans des faits, qui tiendraient compte du cadre de comparaison internationale dans lequel elle s’inscrit.
Ce que l’on entend par là a été replacé dans son contexte la semaine dernière, dans un rare moment d’érudition sur la Russie lors de la dernière réunion annuel du club de Valdai, dans une conférence donnée par Dominic Lieven, professeur émérite à la London School of Economics, au cours de laquelle il a résumé son point de vue sur la Révolution russe de 1917.
Lieven, sans doute l’un des plus grands historiens vivants de la Russie impériale, est un des très rares à avoir apporté dans ces études sur la Russie une connaissance approfondie du reste du monde et en particulier des autres pouvoirs impériaux du XIXe siècle, avec lesquels la Russie était en concurrence. Cette connaissance prend en compte à la fois l’approche de la main de fer et du gant de velours, c’est-à-dire d’une part les prouesses militaires et diplomatiques et d’autre part, les démarches intellectuelles utilisées pour justifier la domination impériale et qui constituent une vue du monde, pour ne pas dire une idéologie à part entière.
Des « experts » qui cultivent l’aveuglement
En revanche, aujourd’hui, les « experts » en relations internationales n’ont pas cette connaissance approfondie de la Russie pour pouvoir apporter quoi que ce soit de sérieux et d’utile dans l’élaboration des politiques. Ces vingt dernières années, l’intégralité de ce domaine d’étude s’est atrophié aux États-Unis, les connaissances en histoire, langues, cultures s’amenuisant considérablement au profit de compétences informatiques, qui donnent l’assurance d’un emploi dans une banque ou une ONG ensuite. Ces diplômes ont été systématiquement dépréciés.
Il découle de ce qui précède que très peu d’universitaires sont en mesure de mettre l’alliance russo-chinoise émergente dans un contexte comparatif. Et ceux qui en sont capables sont systématiquement exclus des grands courants de publication et des tables rondes de débats publics aux États-Unis, car ils ne sont pas suffisamment hostiles à l’égard de la Russie.
Et lorsque tel n’est pas le cas, d’aucun pourrait approcher le partenariat russo-chinois sous l’angle de comparaison de la relation américano-chinoise créée par Richard Nixon et Henry Kissinger, qui existait avant l’émergence du couple russo-chinois. Kissinger était pleinement en mesure de faire cette comparaison lorsqu’il écrivit son livre De la Chine en 2011, mais dans son essai, Kissinger choisit d’ignorer le partenariat russo-chinois malgré l’évidence de son existence. Peut-être ne voulait-il pas voir à quel point son héritage des années 70 avait été dilapidé.
Ce que l’on constate dans la description des réalisations de Kissinger dans les années 70, c’est que la relation américano-chinoise s’est déroulée intégralement dans un cadre d’indépendance mutuelle. Il n’y avait pas d’alliance à proprement parler pour se conformer à la volonté ferme de la Chine de n’accepter l’interférence d’aucune autre puissance dans les obligations mutuelles avec les États-Unis. La relation était celle de deux États souverains, qui se réunissaient régulièrement afin de discuter de développements internationaux dans lesquels ils avaient des intérêts communs et de mettre au point des stratégies, qui en pratique étaient menées en parallèle pour influencer les affaires mondiales de manière cohérente.
La Russie et la Chine ont dépassé et surpassé cette relation réduite à son strict minimum depuis longtemps. Leur partenariat a évolué vers des investissements communs toujours plus importants, qui présentent un grande importance pour les deux parties, en particulier, les gazoducs qui transporteront de vastes quantité de gaz sibérien à destination des marchés chinois, un investissement évalué à 400 milliards de dollars (344 milliards d’euros).
Entre temps, et parallèlement la Russie a pris la place de l’Arabie saoudite, en tant que plus gros fournisseur de pétrole brut pour la Chine, et les transactions s’effectuent désormais en yuan. On note également un bon nombre d’investissements communs dans des projets de haute technologie dans le civil et le militaire, ainsi que une coopération militaire dans des zones toujours plus éloignées des territoires nationaux respectifs de ces deux pays.
Je crois qu’il est utile de considérer ce partenariat sous l’angle de la relation franco-allemande, qui a dirigé la création et le développement de ce qui est aujourd’hui l’Union européenne et à laquelle il ressemble. Depuis le tout début l’Allemagne était économiquement le partenaire le plus fort face à la France dont l’économie passait par une stagnation relative. En fait on aurait même pu se demander pourquoi ces deux pays restaient dans ce partenariat sur un pied d’égalité symbolique.
La réponse n’est pas difficile à trouver : chargée de son fardeau historique de l’époque nazie, l’Allemagne était et reste encore aujourd’hui, dans l’incapacité de prendre des responsabilité pour l’Union européenne en son nom propre. Les Français ont servi d’écran de fumée au pouvoir allemand. Depuis les années 90, ce rôle est largement passé aux mains des organismes centraux de l’Union Européenne qui siègent à Bruxelles, où les responsables clés des prises de décisions sont en fait nommés par Berlin. La France reste pourtant un assistant important dans ce processus conduit par l’Allemagne.
Le tandem Russo-Chinois
On pourrait en dire autant du tandem russo-chinois. La Russie est essentielle à la Chine de par sa longue expérience en matière de gestion des relations internationales, qui remonte à la guerre froide, et de par sa volonté et sa capacité à faire face directement à la puissance hégémonique américaine, alors que la Chine, qui dépend lourdement de vastes exportations américaines, ne peut se permettent de mettre en danger ses intérêts vitaux. De plus, dans la mesure où les élites occidentales considèrent la Chine comme un défi long terme à leur suprématie, il est préférable pour la Chine d’exercer son influence au travers d’une autre puissance, aujourd’hui, la Russie.
Bien sûr, à la lumière des tracas européens du Brexit et de l’abandon du leadership mondial par Trump, la Chine sortira très certainement de l’ombre et cherchera à prendre les rennes de la gouvernance mondiale. Mais ce serait problématique ; le pays est confronté à des défis intérieurs majeurs, comme la transition d’une économie très dépendante des exportations vers une économie qui s’appuie sur une consommation nationale. Cet aspect retiendra l’attention de ses dirigeants politiques pendant un moment encore.
Kissinger, qui a été un conseiller de Trump, lui a murmuré à l’oreille l’importance de séparer la Russie de la Chine, mais sa connaissance limitée et ancienne de la Russie l’on amené à sous-estimer les motivations puissantes derrière la relation russo-chinoise. Les experts états-uniens moins doués et moins informés se trouvent d’autant plus désemparés.
Premièrement, au vue de l’hostilité soutenue à l’égard de la Russie, de la part de l’occident en général et de Washington en particulier, il est inconcevable que Poutine puisse se détourner de Pékin par quelques gestes aguicheurs de la part de l’administration Trump, quand bien même Trump serait capable de le faire politiquement. L’un des traits de caractère remarquable de Poutine est sa loyauté envers ses amis et envers ses principes par rapport aux intérêts de son pays.
Comme l’a révélé Poutine lors de son allocution et de la session de questions-réponses à la réunion du club Valdai la semaine passée, il éprouve maintenant une profonde méfiance envers l’occident, à cause de la manière dont ses dirigeants ont tiré parti des faiblesses de la Russie dans les années 90, de l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières russes ainsi que d’autres menaces. Quels que soient les espoirs que Poutine ait pu avoir de relations plus chaleureuses avec l’Occident, ces espoirs ont été déçus au cours des dernières années.
Mises à part les personnalités, la politique étrangère de la Russie a une habitude rare dans le reste du monde : d’abord d’agir et seulement après de s’occuper de diplomatie. Les relations politiques de la Russie avec la Chine sont le résultats d’investissements mutuels massifs qui ont pris des années à mettre en place et en œuvre.
De la même manière, la Russie s’engage avec le Japon dans la voie d’un traité de paix formel en mettant d’abord en place des projets massifs de commerce et d’investissement. Il est tout à fait prévisible que la première étape du traité soit le début de la construction en 2018 d’un pont ferroviaire en Extrême-Orient reliant l’île russe de Sakhaline au continent. L’entrepreneur général et l’équipe d’ingénierie sont également en place : Arkady Rotenberg et son groupe SGM Group. Ce pont est la condition préalable à la signature par le Japon et la Russie d’un accord de 50 milliards de dollars pour la construction d’un pont ferroviaire reliant Sakhaline à Hokkaido. Ce pont attirera l’attention de toute la région sur la coopération russo-japonaise. Il pourrait être la base d’un traité de paix durable et non pas simplement un morceau de papier qui résoudrait le différend territorial sur les îles Kuriles.
Des occasions manquées
À la lumière de ces réalités, il est puéril de parler de détacher la Russie de la Chine par la promesse de relations normalisées avec l’Occident. L’occasion de le faire s’est présentée dans les années 1990, lorsque le président Boris Eltsine et son « Monsieur Oui », Le ministre des Affaires étrangères Andreï Kozyrev, a fait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l’accord des États-Unis sur l’adhésion de la Russie à l’OTAN, immédiatement après l’adhésion de la Pologne. En vain.
Au début de la présidence de Poutine, les Russes ont fait un effort déterminé pour obtenir l’adhésion à l’alliance occidentale. Encore une fois, en vain. La Russie a été exclue, et des mesures ont été prises pour la contenir, pour la cantonner comme une puissance régionale européenne parmi d’autres.
Enfin, après la confrontation avec les États-Unis et l’Europe sur leur soutien au coup d’État de 2014 en Ukraine, suivi par l’annexion/fusion russe de la Crimée et le soutien russe à l’insurrection dans la région de Donbass en Ukraine, la Russie a été ouvertement considérée comme l’ennemi. Elle a dû mobiliser toutes ses amitiés à l’échelle internationale pour rester crédible. Aucun État n’a été plus utile à cet égard que la Chine. De tels moments ne seront ni oubliés ni trahis.
Le Kremlin comprend très bien que l’Occident n’a rien de concret à offrir à la Russie aussi longtemps que les élites états-uniennes insisteront, coûte que coûte, sur le maintien de leur hégémonie mondiale. Seules des consultations en vue de modifier l’architecture sécuritaire de l’Europe, avec un souci de sortir la Russie de son isolement, pourraient retenir l’attention du Kremlin. C’est la proposition que fit le président russe Dmitry Medvedev en 2010, mais qui ne rencontra qu’un silence de plomb à l’Ouest. L’entrée de la Russie impliquerait qu’on lui accorde une influence proportionnelle à son poids militaire, une chose à laquelle l’OTAN s’est opposé bec et ongles jusqu’à aujourd’hui.
C’est pour cette raison, l’incapacité de trouver des solutions pour résoudre cette question importante de la place de la Russie au sein de la sécurité mondiale, que, sous Barack Obama, l’initiative de remettre les compteurs à zéro a échoué. C’est pour cette raison que le conseil de Kissinger à Donald Trump, au début de la présidence de ce dernier, d’offrir un allègement des sanctions en échange d’un progrès sur le désarmement, au lieu de mettre en place les accords de Minsk concernant la crise en Ukraine, a échoué, avec le « niet » ferme Vladimir Poutine.
L’acceptation, par la Russie, qu’il existe une position anti-russe en Ukraine et de l’autorité de cette dernière sur les régions a fort peuplement russe du Donbass et de la Crimée, concessions qui, pour Poutine, seraient dévastatrices politiquement à l’intérieur de la Russie, est implicite dans les quelques « carottes » que les États-Unis ont tendu au Kremlin. Pourtant, cette « normalisation » ne toucherait pas à la sanction certes bien plus douce mais néanmoins désagréable des sanctions relatives aux droits de l’homme que les États-Unis ont imposé en 2012 par le biais de la loi Magnitski (Magnitsky Act), une loi motivée par ce que le Kremlin considère comme une fausse propagande autour de l’affaire criminelle et du décès du comptable Sergei Magnitski.
Le coup de la loi Magnitski consistait à discréditer la Russie et à préparer le terrain pour en faire un État paria. Elle a été mise en place au milieu d’une campagne déjà avancée de diabolisation du président russe dans les médias américains. En fait, il faudrait revenir en arrière, avant l’invasion de l’Irak par Georges Bush, dénoncée par la Russie aux côtés de l’Allemagne et de la France – ces dernières avaient été réprimandées par Washington – pour trouver ne serait-ce qu’un semblant de relations bilatérales entre les deux pays. Pour la Russie, ce fut le début d’une période de règlement de compte pour son manque de coopération avec la domination mondiale états-unienne.
La diabolisation de la Russie
Quant aux relations entre l’Union européenne et la Russie, le problème est très similaire. Pour trouver la mention d’une relation stratégique, du point de vue du ministre des Affaires étrangères allemand, il faut se replacer avant 2012. Et qu’est-ce qui constituait la normalité alors ? A l’époque, le renouvellement des accords de coopération entre l’U.E. et la Russie, était déjà bloqué depuis des années, officiellement à cause d’une différence de points de vue relative aux dispositions d’une loi européenne qui réglait l’acheminement du gaz dans des gazoducs appartenant à la Russie. Derrière ce différend, se cachait le rejet absolu, de la part des « Etats Baltes et de la Pologne, de tout ce qui pourrait ressembler à des relations normales avec la Russie, rejet pour lequel ils reçurent tout le soutien des Etats-Unis.
Le cri de ralliement consistait à mettre un terme au statut de la Russie de « fournisseur en monopole » de l’U.E., concernant le gaz, mais aussi le pétrole. Bien entendu, il n’existait aucun monopole, pas plus qu’il n’en existe aujourd’hui, mais des acteurs géopolitiques déterminés ne laissent jamais ce genre de détail se mettre en travers de l’élaboration des politiques.
Cette hostilité a aussi joué dans le rapport de force entre l’U.E. et la Russie lors de l’introduction d’un régime d’exemption de visa pour leurs citoyens respectifs. Ici, l’opposition de l’Allemagne d’Angela Merkel, motivée par la manière mesquine dont la chancelière qualifia la Russie d’État mafieux, condamna à l’échec le régime d’exemption de visa, et par là même la normalité des relations.
Toutes ces questions doivent être considérées et résolues, pour qu’il y ait ne serait-ce qu’une possibilité de mettre un terme à l’hostilité des États-Unis et de l’U.E. envers la Russie et pour rétablir la confiance du Kremlin à l’égard de l’Ouest. Quand bien même, la Russie ne renoncerait pas, pour autant, à sa précieuse relation avec la Chine.
Selon moi, l’alliance « de fait » entre la Russie et la Chine est le pendant de l’alliance « de droit » entre les États-Unis et l’Europe de l’ouest. Au bout du compte, ces alliances découpent le monde en deux camps. Nous avons maintenant un monde bipolaire, qui ressemble en gros à celui de la guerre froide, bien qu’il soit encore à un stade de mise en place, vu que de nombreux pays n’ont pas encore vraiment choisi leur camp.
Bien sûr, il existait aussi des États plus ou moins neutres pendant la guerre froide, qui créèrent ce que l’on a appelé les pays non-alignés, avec, à l’époque, l’Inde et la Yougoslavie comme chefs de file. La Yougoslavie n’existe plus, mais l’Inde a perpétué sa tradition de se laisser courtiser par les deux côtés, en essayant de tirer le meilleur avantage pour elle-même.
Bien entendu, un grand nombre de politologues aux États-Unis, en Europe ainsi qu’en Russie, insistent sur le fait que nous avons déjà un monde multipolaire, en expliquant que le pouvoir est trop diffus dans le monde aujourd’hui, en particulier si l’on considère la montée d’acteurs non-gouvernementaux après 1991. En réalité, peu d’États ou d’entités non-étatiques peuvent projeter leur pouvoir au delà de leur propre région. Seuls les deux grands blocs ont cette capacité.
Les théoriciens de la multi-polarité parlent d’un retour vers l’équilibre des pouvoirs qui existait au XIXesiècle et invoquent le Congrès de Vienne comme modèle possible pour la gouvernance mondiale d’aujourd’hui. Une vision que Kissinger exposa en 1994 dans son livre Diplomatie.
En Russie, ce concept a trouvé un appui dans certains groupes de réflexion influents et est notamment associé à Sergei Karaganov, chef du Conseil de la politique étrangère et de défense. Néanmoins, je maintiens que c’est la réalité quotidienne du pouvoir qui tranchera cette question. Et y a-t-il quelque chose d’intrinsèquement erroné dans ce monde bipolaire de facto, en supposant que les tensions puissent être maîtrisées et qu’une guerre majeure puisse être évitée ?
Selon moi, deux grands blocs sont plus susceptibles de maintenir l’ordre mondial parce que la portée des activités de leurs délégués peut être contenue – comme cela s’est souvent produit pendant la guerre froide – par les grandes puissances qui ne veulent pas que leurs différents commanditaires perturbent le bon fonctionnement de l’ordre mondial. Les petits acteurs sont ainsi moins susceptibles de mener la danse.
En outre, en ce qui concerne le partenariat ou l’alliance stratégique entre la Russie et la Chine, les observateurs occidentaux devraient se rassurer et ne pas s’alarmer. L’ascension de la Chine est une réalité, quelle que soit la constellation des grandes puissances. La coopération étroite entre la Russie et la Chine peut également servir d’influence modératrice sur la Chine, compte tenu de la plus grande expérience de la Russie en matière de leadership mondial.
Pour toutes les raisons positives et négatives susmentionnées, les relations entre la Russie et la Chine devront être considérées avec sérénité dans les capitales occidentales.
Source : Gilbert Doctorow,