lundi 5 décembre 2016

Justice au Singulier: Justice

Justice au Singulier: Justice



Deux avocats de la société : l'intelligence est leur fort !

Etrange et bienheureux hasard.
Maître Jean-Yves Le Borgne a été mon meilleur ami et un malentendu absurde nous a séparés.
J'écoute son beau discours, dans la soirée du 22 septembre, à la remise de la Légion d'honneur à Valérie des Moutis qui l'a hautement méritée car elle dirige avec son époux si efficace la célèbre Maison Bosc qui habille les gens de robe dans le monde entier.
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Puis, à ma vive stupéfaction, je découvre dans Le Figaro une tribune écrite par lui sous le titre "Etat de droit, état du droit et état de guerre". Persuadé qu'il s'agit sans doute à nouveau du lassant et banal hommage que le barreau ne cesse de rendre à l'état de droit sans jamais le questionner puisque dans sa conception actuelle il ne favorise que les transgresseurs, je m'apprête à la parcourir vite.
Mais cet extrait est mis en évidence : "N'est-il pas tout aussi étrange de connaître ceux qui demain vont poser des bombes et de devoir attendre qu'ils allument la mèche pour intervenir, peut-être trop tard ?"
Je n'en crois pas mes yeux et mon esprit. Un avocat qui enfin plaide pour la société avec talent, mesure et conviction et pas seulement à courte vue pour sa clientèle immédiate relève du miracle ! Je n'aurais jamais cru possible une telle position de la part de Jean-Yves Le Borgne, si parfaitement avocat se mettant au service de causes qui m'ont semblé parfois si discutables. Mais ce sont sans doute les plus belles !
Son texte argumenté, nuancé, pesé, balaie les préjugés et soutient que l'internement de certains fichés S n'aurait rien de scandaleux par rapport à l'état du droit puisque "la protection des Français ne peut être tenue pour un sujet secondaire et que l'arbitrage entre les libertés et la sécurité relève de l'art de gouverner".
Cette analyse est d'autant moins choquante que ceux qui poussent des cris d'orfraie face à cet internement envisagé seraient les mêmes qui s'indigneraient si tel ou tel fiché S perpétrait le pire.
Ce qui domine dans cet article est l'intelligence qui surgit de chacune de ses lignes et qui manifeste que rien n'est jamais provocateur qui est expliqué et courtoisement exprimé.
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Aurais-je eu l'idée d'écrire ce billet si je n'avais pas en même temps, revenant d'une journée supérieurement conçue et organisée au tribunal de commerce de Saint-Quentin, découvert le très long entretien donné par Alain Juppé au journal Le Monde ? Probablement pas.
Alain Juppé y abat une carte maîtresse : "Je suis le seul qui peut battre Marine Le Pen".
Il faut reconnaître que ce quotidien à la fois contestable et irremplaçable est inimitable, dans la politesse républicaine, pour questionner les personnalités qui comptent. Cet entretien est certainement le meilleur d'Alain Juppé si j'exclus celui, d'un autre style, que Society avait recueilli.
Le candidat propose, combat, réplique, rejette, il a heureusement ses mouvements d'agacement et d'humeur, il ne se dérobe pas et, surtout, exceptionnellement on perçoit un tempérament vivant et réactif sous la sérénité et la lucidité des réponses. La proximité se crée pour la forme et le fond.
Ce qui justifie le rapprochement que j'opère entre ce grand avocat et l'espoir d'une droite et d'un centre honorables et cohérents est précisément l'intelligence qui renvoie aux oubliettes tant de discours, tant de foucades, tant d'extrémismes, tant d'agitation conceptuelle et verbale. Il est clair qu'on a d'un coup la révélation qu'une forme de débat non pas frileuse mais apaisée, non pas lénifiante mais structurée, est possible.
Que d'aucuns continuent à confondre l'urbanité de la forme avec la faiblesse du fond restera leur problème. Quand on lit les réponses d'Alain Juppé, l'homme d'Etat s'y trouve déjà. Celles de Nicolas Sarkozy, le candidat y est enfermé à vie. Le premier, notre avocat. Le second, avocat de lui-même.
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L'un n'exacerbe pas nos plaies. L'autre les soigne avec du gros sel.
Alain Juppé assume le projet de l'identité heureuse et il a raison de tenir ce cap et d'avoir cette ambition. Mais est-il "prophète de malheur" quand il déclare : "Si nous continuons comme ça, nous allons vers la guerre civile" ?
Il me semble qu'il y a en effet dans notre société, dans nos débats, dans nos disputes une violence telle que tout est à craindre. Du moindre des échanges à la plus grave des controverses, tout prend une importance démesurée, une tension folle. Comme si les mots remplaçant les coups devenaient à leur tour impuissants. On déteste ceux qui ne pensent pas comme nous. On combat l'adversaire politique comme s'il était un ennemi. Notre démocratie se dégrade en un chaudron constamment en ébullition. La guerre, celle qu'on nous mène, celle qu'on se fait, est partout. La guerre civile serait la pire.
Aussi, il est rassurant d'avoir deux avocats de la société dont l'intelligence est le fort.