vendredi 1 juin 2018

Le corps aussi se souvient

Le corps se souvient

Il nous faut identifier la source de la douleur
Convaincu de l'existence d'une mémoire pré-verbale, Arthur Janov nous montre, à l'aide d'exemples précis, les bienfaits de la thérapie primale. Il s'agit de retrouver les événements refoulés du passé afin d'en éliminer la composante douloureuse. Il nous explique comment l'inconscient peut se liguer contre l'organisme humain et le rendre malade, émotionnellement et physiquement. Ainsi, nous élargissons les possibilités de guérison : la cause de chaque maladie est aussi la clé qui nous permet de guérir, et cette clé se trouve toujours en nous.

Notre corps ne ment pas. Il dit nos troubles, nos conflits, nos souffrances. Mais celles-ci sont-elles à l’origine de la maladie ? Jusqu’où notre passé peut-il influencer notre santé ? Chacun de nous connais la souffrance que l'on refoule en compensant intelligemment et inconsciemment tous nos ressentis pour survivre. nous avons recours à des mécanismes nous permettant de fuir la réalité lorsqu'elle est intolérable. Avec l'apparition des traumatismes nous créons un besoin de force compensatoire pour que notre cerveau puisse trouver une issue face à nos difficultés. Nous avons acquis l'intelligence et la pensée abstraite et nous vivons ainsi dans notre tête que seul l'intellect peut résoudre nos problèmes, nos ressentis.

nous sommes dans la conscience d’un événement douloureux ou stressant (ce qui permet d’évacuer sa forte charge émotionnelle), plus son impact dans le corps sera fort. C’est ce que l’on appelle une somatisation. Cela signifie que le souvenir de l’événement reste dans le corps et se manifeste par des symptômes physiques. Pour la psychanalyste et psychosomaticienne, toute épreuve « perturbe notre rythme corporel, basé sur le duo “tension-dépression”. Si elle se transforme en conflit ou en impasse pour le sujet, elle peut se traduire par une pathologie psychosomatique ». De la plus bénigne à la plus grave. Ce qui est certain, c’est que plus nous restons coincés psychiquement dans un épisode difficile (divorce, deuil, licenciement…) plus notre mal-être s’exprime par des symptômes physiques. Dans ce cas, pour la psychanalyse comme pour les neurosciences, l’explication est à rechercher dans notre passé. « Nous connaissons aujourd’hui l’importance de la biologie de l’attachement Nous savons que la qualité de nos relations d’adulte dépend de la qualité de nos premiers liens affectifs et corporels, qui ont influencé notre physiologie et notre biologie. Raison pour laquelle nous pouvons dire que nos premières expériences déterminent notre patrimoine émotionnel. Ainsi, un grand choc affectif pas ou mal assimilé dans la petite enfance peut modifier notre chimie vers une tendance à l’anxiété et à la dépression, lesquelles favorisent les maladies cardio-vasculaires. Mais, il ne s’agit pas de déterminisme pour autant, de nombreux autres facteurs interviennent, comme la gestion actuelle des émotions, la qualité de l’environnement, le patrimoine génétique, etc. Cela explique pourquoi, d’un individu à l’autre, face à un même événement traumatique, la réponse sera forcément singulière. « Sur deux femmes porteuses du gène du cancer du sein, l’une développera la maladie et l’autre pas. Nous avons décodé le génome, mais pas les interrelations entre les gènes. » Preuve, selon lui, que « la mémoire du corps, multiple et complexe, échappe à toute grille de lecture univoque ».

Nous sommes nantis d'un mécanisme de survie face à nos névroses

Charcot, Freud et les autres
Le terme psychosomatique (du grec psukhê, « esprit », et sôma, « corps ») a été introduit au cours du XIXe siècle par le psychiatre allemand Johann Christian August Heinroth, qui avait remarqué l’influence de l’esprit sur l’évolution de la maladie. Plus tard, l’étude de l’hystérie par Jean-Martin Charcot et par Sigmund Freud a établi que les conflits psychiques s’exprimaient violemment dans le corps et que, pour « soigner » celui-ci, il fallait d’abord dénouer, par la parole, le conflit dans le psychisme. Les fondements de la psychosomatique seront ensuite posés par des psychanalystes comme l’Allemand Georg Groddeck et le Hongrois Sándor Ferenczi, puis développés aux États-Unis par Franz Alexander et en France dans les années 1960 par Pierre Marty.

Nos réactions émotionnelles ont le plus souvent des causes si profondément enfouies en nous et dans notre passé qu’elles nous demeurent mystérieuses. Pourtant, il est possible d’y avoir accès, de les contrôler et souvent même de les transformer. En passant par les sensations du corps.
Ainsi pour Michael, un jeune psychiatre qui porte ses cheveux noués en une élégante queue-de-cheval. Il est venu se former à l’EMDR (1) et participer aux exercices pratiques qui font partie de l’enseignement. C’est à son tour de jouer le rôle du patient. Il raconte comment il s’est trouvé complètement désemparé en recevant une lettre de sa banque lui rappelant le montant de son emprunt. Se sachant incapable de rembourser ce qu’il devait, il a été emporté par une vague de désespoir, paralysé par la panique. Et la même violente émotion le perturbe dès qu’il repense à nouveau à la scène.
Cette réaction lui est familière : elle le submerge souvent face aux difficultés de la vie courante. Il peut raconter dix scènes similaires où il s’est retrouvé dans un déplorable, un inexplicable sentiment d’impuissance. Même s’il se sent un peu plus capable de faire face depuis qu’il a commencé une thérapie, il aimerait savoir s’il lui est possible de progresser encore.
Lorsqu’une réaction émotionnelle inadaptée persiste depuis longtemps dans notre vie, il n’est pas toujours facile de remonter à ses origines.Pourtant, notre réaction aux événements présents est toujours la conséquence de ce que notre cerveau a enregistré au cours d’expériences antérieures. Ce processus est lié à la nature même de l’organisation du cerveau : les chiens de Pavlov salivent rien qu’en entendant une cloche sonner, si ce son a précédemment accompagné l’apport de nourriture.A l’inverse, ceux pour qui la cloche a sonné tandis qu’ils recevaient un choc électrique se figent dans la peur et l’impuissance, en attente d’un nouveau traumatisme, même si aujourd’hui, il leur serait possible de s’échapper. Au lieu de laisser Michael se perdre dans un labyrinthe de conjectures abstraites à propos de son trouble ou de détails sur ses épisodes dépressifs, le thérapeute lui demande ce qu’il ressent dans son corps lorsqu’il revit en pensée la scène où il lit la lettre de la banque. « Une oppression dans la poitrine et des picotements derrière les yeux », répond-il.
« Fermez les yeux et concentrez-vous sur ces sensations. Remontez avec elles dans le temps et suivez les images qui arrivent spontanément », reprend le thérapeute. Lorsque, après un silence, Michael rouvre les yeux, ils sont embués de larmes : « J’ai revu la mort de ma petite sœur, survenue lorsque j’avais 5 ans. Elle a séjourné à l’hôpital pendant des mois, et, chaque fois qu’on lui rendait visite, on la voyait s’affaiblir un peu plus. Nous nous sentions dans une totale impuissance et personne ne pouvait rien y faire. Je crois que je ne m’en suis jamais vraiment remis. »Face à un tel drame, son impuissance d’enfant de 5 ans, liée à celle de ses parents et des médecins, s’est gravée en lui. A partir de là, de nombreux événements de sa vie – certains aussi banals qu’une dette de banque impayée – réactivaient en filigrane la blessure subie par l’enfant désemparé. Alors même qu’il est aujourd’hui un adulte, devenu psychiatre et tout à fait capable de gérer une dette ou des situations bien plus complexes.
Or il n’a fallu à Michael que quelques séances de thérapies pour utiliser comme point de départ ses sensations physiques et arriver ainsi à s’extraire de ce deuil qu’il n’arrivait pas à faire depuis ses 5 ans. Depuis, tout n’est pas réglé, mais il réagit tout à fait différemment aux divers challenges qu’il peut rencontrer dans son existence. Le souvenir de ce qui nous conditionne à répondre à une situation donnée comme un enfant effrayé et impuissant alors que nous sommes désormais adulte est souvent si ancien et si éloigné dans le temps que la parole ne suffit souvent pas à le retrouver.
En revanche, la mémoire du corps, trop longtemps délaissée par la psychothérapie conventionnelle, semble conserver la trace de tels traumatismes à travers la vie entière. Des liens qui relient si fortement le passé au présent que l’on pouvait les croire indéfectibles : or, dans certaines conditions, lorsque l’on arrive à réactiver et à ranimer cette mémoire du corps, ils peuvent se délier avec une rapidité surprenante.

La libre remémoration du passé ouvre la possibilité d’oublier. L’injonction psychique de ne pas oublier, de se souvenir, a quelquefois la valeur d’une malédiction. Dans les deux situations cliniques relatées, la présence d’un corps impossible à oublier, blessé dans le passé, fait symptôme. Karim pleure et Monsieur A. est angoissé. Ces états émotionnels intenses leur créent des difficultés, dans la situation de l’examen où je les rencontre, pour la réalisation des exercices respiratoires. Leur retour dans ce lieu d’une mémoire douloureuse, l’hôpital, où leur corps a été dans le passé blessé, n’est sans doute pas anodin dans l’énonciation de leur récit. L’instant de dire, outre ses effets psychiques, semble avoir pour effet de libérer, faciliter leurs examens, en prenant en compte les dimensions intersubjectives de la rencontre. L’unité psychosomatique se manifeste dans cette libération du corps et de la psyché.