mardi 10 mai 2016

La mécanique des troubles alimentaires

La mécanique des troubles alimentaires

Rebecca Shankland


 Méditation, régulation des émotions, attention au corps : ces pistes encourageantes permettent aussi une meilleure prévention.
Les troubles des conduites alimentaires (TCA) font aujourd’hui partie des préoccupations majeures de santé publique. L’anorexie mentale représente l’un des troubles psychiatriques les plus fortement associés au suicide. Parallèlement, la boulimie et l’hyperphagie (alimentation compulsive mais sans vomissements) génèrent une grande souffrance psychique. Selon les études, l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie concerneraient respectivement entre 0,5 et 1 %, entre 2 et 5 % et entre 2 et 3 % de la population.
Parmi les principaux facteurs de risque et de maintien des différentes formes de TCA étudiées actuellement, on trouve l’insatisfaction corporelle et la présence de biais cognitifs (pensées automatiques accompagnant ici les comportements alimentaires inadaptés). Les difficultés de gestion des émotions sont également impliquées : la relation à l’alimentation est vécue comme une lutte interne permanente, la perte de contrôle face à la nourriture (crise de boulimie) entraîne une intense culpabilité, de la honte, renforçant à leur tour les troubles des conduites alimentaires en raison de la difficulté à réguler ces émotions.

Pression envers la minceur et biais cognitifs

Dans une société où l’idéal de minceur est largement véhiculé par les médias, de même que la valorisation du contrôle de soi (qui passe notamment par le contrôle du poids…), les pressions envers la minceur sont multiples. Ce contexte rend les jeunes filles particulièrement vulnérables aux troubles des conduites alimentaires (elles représentent 90 % des cas), notamment en raison de la puberté qui s’accompagne chez elles d’une augmentation de la masse adipeuse, tandis que chez les garçons l’on observe un développement de la masse musculaire. Ceci affecte l’estime de soi et entraîne des comportements de restriction alimentaire parfois draconiens. Ainsi, dès l’âge de 12 ans, la moitié des adolescentes disent avoir déjà réalisé un régime, dont une partie constitue une entrée dans les troubles des conduites alimentaires. La restriction est également accrue dans le cas de personnes sujettes à ce type de trouble en raison de biais cognitifs. D’où un champ de recherche en pleine expansion, évaluant des interventions (remédiations cognitives) qui améliorent la flexibilité mentale, et permettent aussi bien de diminuer les conduites de restriction que d’améliorer la régulation des émotions.

Conscience corporelle et régulation des émotions

Les sensations physiques, comme la sensation de faim ou au contraire de satiété, de même que les émotions, servent à adapter les comportements aux besoins de l’organisme. Mais l’identification et la compréhension de ces signaux peuvent faire défaut aux personnes souffrant de TCA. En effet, face à la consommation d’aliments, les personnes souffrant de TCA sont parasitées par des pensées (souvent des jugements, de la culpabilité) ou des angoisses qui les rendent moins réceptives aux sensations. Elles ont alors tendance à manger ou éviter la nourriture de manière automatisée. Par exemple, la faim peut être interprétée comme signe d’angoisse ou de malaise. Être capable de dissocier les sensations de faim et les signes de stress, par exemple, peut améliorer la manière de répondre à la situation.
Un champ de recherche s’est ainsi développé autour des pratiques de « pleine conscience » (mindfulness). La pleine conscience constitue une forme d’attention portée à l’instant présent, sans jugement. Elle favorise une meilleure prise en compte des signaux internes et réduit la tendance à la restriction et à l’alimentation dite « émotionnelle » (manger sous le coup de l’émotion). De plus, par le biais de l’entraînement à l’ouverture attentionnelle (accueillir ce qui survient dans le champ de la conscience sans juger et sans réagir de manière impulsive), les personnes parviennent progressivement à être moins angoissées par les sensations (même douloureuses telles que les ballonnements), les émotions (même désagréables telles que la culpabilité) et les pensées (même critiques vis-à-vis de soi). Cela entraîne un apaisement des tensions et favorise une meilleure régulation des comportements alimentaires. Cet apaisement peut également être apporté par les approches dites « d’acceptation » : elles permettent de modifier l’attitude de l’individu par rapport à lui-même et à ses symptômes, en augmentant la bienveillance envers soi et en percevant les pensées comme de simples phénomènes qui transitent par le champ de la conscience. Considérer que les pensées telles que « je suis incapable » ne sont pas des faits, mais de simples pensées, diminue leur emprise et la cascade émotionnelle et comportementale qui en découle. L’acceptation entraîne ainsi une réduction de l’anxiété et des facteurs de risque de dépression (tels que la tendance à ressasser des pensées négatives).
Une autre approche complémentaire à la pleine conscience concerne l’alimentation dite « intuitive ». Elle se caractérise par le développement (ou le maintien) d’une compréhension et de réponses adaptées aux signaux de faim et de satiété, et par l’absence de restriction alimentaire quantitative et qualitative (éviter de faire des régimes, de sauter des repas ou de bannir certains aliments). En minimisant les aspects contextuels et émotionnels, l’alimentation intuitive réduit les biais cognitifs et les pensées récurrentes concernant la nourriture. De telles approches peuvent être développées en prévention des TCA, de même que dans le cadre d’une prise en charge.

Prévenir l’apparition des troubles

D’abord inspirée par d’autres problématiques, la prévention des TCA semble aujourd’hui avoir trouvé sa propre voie. En plus des travaux portant sur la pleine conscience, une autre forme d’intervention efficace consiste à remettre en question l’idéal de minceur et donc l’insatisfaction corporelle. Par exemple, dans un programme appelé « Body Project » développé par Eric Stice de l’Arizona State University aux États-Unis, il est proposé à des adolescentes de collège d’écrire une lettre à une amie suivant un régime. L’objectif est de développer le plus d’arguments possible allant à l’encontre des régimes et de la restriction. En faisant cela, la jeune fille se convainc elle-même des aspects contre-productifs de ce type de comportement, ce qui diminue la tendance à rechercher la minceur à tout prix. Ce type de programme de prévention se révèle bien plus efficace que les interventions informatives. De plus, la simple transmission d’informations sur les dangers des TCA a été démontrée comme délétère dans deux études publiées, puisqu’il y aurait davantage de cas d’anorexie dans les classes ayant fait l’objet d’une telle intervention. Se centrer davantage sur les mécanismes impliqués dans le développement des TCA permet d’agir efficacement et de prévenir un large spectre de troubles.

Troubles des conduites alimentaires : une protéine en cause ?

« Anorexie » signifie perte d’appétit. De quoi s’agit-il au juste ? D’une angoisse très intense face à l’ingestion d’aliments. L’individu met alors en œuvre des comportements ritualisés pour diminuer sa peur et augmenter le sentiment de contrôle. Toutefois, une autre explication a été découverte récemment par des chercheurs de l’unité Inserm 1073 « Nutrition, inflammation et dysfonction de l’axe intestin-cerveau » : une protéine (ClpB), fabriquée par certaines des 100 milliards de bactéries présentes dans la flore intestinale, mimerait les effets de l’hormone de la satiété (mélanotropine). Sous l’effet du stress et de ces bactéries, le cerveau produirait des signaux de satiété dans le cas de l’anorexie mentale, ou d’appétit dans les cas de boulimie et d’hyperphagie. Ces découvertes offrent ainsi des perspectives complémentaires pour l’accompagnement des personnes souffrant de TCA.
Rebecca Shankland

Rebecca Shankland

Maîtresse de conférences en psychologie à l’université GrenobleII, elle a écrit Les Troubles du comportement alimentaire, avec Claire Lamas, Isabelle Nicolas et Julien-Daniel Guelfi, Elsevier Masson, 2012, et Les Troubles du comportement alimentaire, 2e éd., Dunod, 2016.